Syonan-to : Singapour sous l'occupation japonaise
De la capitulation britannique du 15 février 1942 à la reddition japonaise de septembre 1945, Singapour est occupée par le Japon et rebaptisée Syonan-to, « l'île lumière du Sud ». Ces trois ans et demi restent la période la plus sombre de son histoire : massacres de civils chinois lors du Sook Ching, terreur de la police militaire Kempeitai, famine et inflation. Ils ont profondément marqué la génération qui a ensuite conduit le pays à l'indépendance.
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Le Sook Ching : l'épuration de la population chinoise
Quelques jours après la chute, l'armée japonaise lance une opération de « purification par l'élimination » (sook ching en chinois, dai kensho en japonais) contre la communauté chinoise, considérée comme hostile en raison de son soutien à la Chine dans la guerre sino-japonaise. À partir du 21 février 1942, les hommes chinois de 18 à 50 ans sont convoqués dans des centres de filtrage à travers l'île. Sur la base de dénonciations, de soupçons ou de simples critères arbitraires (lunettes, tatouages, emploi dans l'administration), des milliers d'entre eux sont emmenés en camion et exécutés sur les plages de Changi, Punggol, Tanah Merah ou Siglap.
Le bilan reste incertain : les Japonais ont admis environ 5 000 morts, quand les estimations de la communauté chinoise vont jusqu'à 50 000 ; la plupart des historiens retiennent une fourchette de 25 000 à 50 000 victimes pour Singapour. En 1947, un tribunal militaire britannique jugea sept officiers : deux furent condamnés à mort, cinq à la prison à vie. Le général Yamashita, lui, fut jugé et exécuté aux Philippines pour d'autres crimes.
La découverte de charniers dans les années 1960 a relancé la question d'une « dette de sang ». Le Japon a versé en 1966 l'équivalent de 50 millions de dollars de Singapour, moitié en dons, moitié en prêts, sans reconnaître formellement une réparation. Les ossements exhumés reposent sous le Civilian War Memorial, inauguré le 15 février 1967 près de Beach Road ; ses quatre colonnes, surnommées « les baguettes », symbolisent les quatre communautés du pays.
La vie quotidienne sous Syonan-to
- Le « don » forcé : la communauté chinoise de Malaisie, par l'intermédiaire d'une Overseas Chinese Association présidée par le médecin Lim Boon Keng, est contrainte de remettre 50 millions de dollars à l'armée japonaise, somme qu'il faut en partie emprunter à une banque japonaise.
- L'inflation : l'occupant imprime une monnaie sans réserve, surnommée « banana money » à cause du bananier figurant sur les billets de 10 dollars. Sa valeur s'effondre et le marché noir prospère.
- La faim : le riz se raréfie ; la population survit avec du manioc, de la patate douce et des jardins vivriers encouragés par l'administration. Les cas de béribéri et de malnutrition se multiplient.
- Les déplacements : pour réduire le nombre de bouches à nourrir, les autorités organisent des colonies agricoles en Malaisie, à Endau pour les Chinois et à Bahau pour les eurasiens et catholiques ; dans ce dernier camp, mal situé et frappé par le paludisme, meurt en 1945 l'évêque français de Malacca, Mgr Adrien Devals.
- La japonisation : enseignement du japonais, heure de Tokyo, calendrier impérial, culte de l'empereur à l'école.
Les prisonniers de guerre alliés sont rassemblés à Changi ; en septembre 1942, l'« incident de Selarang » voit plus de 15 000 d'entre eux entassés dans une caserne pour les forcer à signer un engagement de non-évasion. Des dizaines de milliers sont envoyés construire la ligne de chemin de fer Thaïlande-Birmanie, où beaucoup meurent. Leur histoire est racontée au Changi Chapel and Museum.
La Kempeitai et la terreur
La police militaire, la Kempeitai, installe son quartier général dans le bâtiment du YMCA, sur Stamford Road, et un réseau d'informateurs. Les arrestations arbitraires et la torture sont courantes. Après l'opération Jaywick, en septembre 1943, durant laquelle des commandos australiens coulent ou endommagent plusieurs navires dans le port, la Kempeitai soupçonne les internés civils de complicité : le 10 octobre 1943, c'est l'« incident du Double Dix », avec l'arrestation et la torture de dizaines de civils, dont l'évêque anglican Leonard Wilson ; plusieurs meurent en détention.
Toutes les communautés ne vivent pas l'occupation de la même façon. Le Japon cherche à rallier Malais et Indiens. En octobre 1943, Subhas Chandra Bose proclame à Singapour un gouvernement provisoire de l'Inde libre et recrute dans l'Armée nationale indienne parmi les soldats indiens prisonniers et la population civile, pour combattre les Britanniques en Birmanie.
La résistance : Force 136 et Lim Bo Seng
La résistance armée se développe surtout dans la jungle malaise. La Malayan People's Anti-Japanese Army (MPAJA), dominée par le Parti communiste malais, mène une guérilla avec l'appui britannique. La Force 136, branche du service britannique des opérations spéciales (SOE), infiltre par sous-marin des agents formés en Inde.
Son chef pour la Malaisie, côté chinois, est Lim Bo Seng, homme d'affaires né en Chine et établi à Singapour, qui avait organisé la mobilisation de volontaires chinois en 1942. Débarqué en 1943 sur la côte de Perak, il est arrêté en mars 1944, torturé, et meurt en détention à la prison de Batu Gajah le 29 juin 1944. Son mémorial, une pagode de bronze et de marbre érigée en 1954, se trouve dans l'Esplanade Park, près de la baie.
La libération
Après les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki, le Japon annonce sa capitulation le 15 août 1945. Les troupes britanniques reviennent sans combat le 5 septembre. Le 12 septembre 1945, l'amiral Louis Mountbatten reçoit dans la salle du conseil de l'hôtel de ville (Municipal Building, aujourd'hui partie de la National Gallery) la reddition des forces japonaises d'Asie du Sud-Est, signée par le général Itagaki Seishiro. Une administration militaire britannique gouverne jusqu'au 1er avril 1946.
Cette expérience a brisé le prestige colonial et nourri le nationalisme. Lee Kuan Yew, qui avait échappé de peu au Sook Ching, décrira cette période comme sa véritable éducation politique (voir sa biographie). La suite est racontée dans notre page sur l'après-guerre et l'autonomie.
Questions fréquentes
Que signifie Syonan-to ?
« L'île lumière du Sud » ou « l'île lumineuse du Sud de l'ère Showa ». C'est le nom donné par le Japon à Singapour entre 1942 et 1945.
Combien de personnes sont mortes lors du Sook Ching ?
Le chiffre exact est inconnu. Les estimations vont d'environ 5 000 (aveu japonais d'après-guerre) à 50 000 ; la plupart des historiens retiennent 25 000 à 50 000 victimes.
Où se recueillir sur les victimes de l'occupation ?
Au Civilian War Memorial (War Memorial Park, près de la station City Hall), où une cérémonie a lieu chaque 15 février, et sur les sites marqués par des plaques du National Heritage Board, comme Changi Beach.
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