Temasek et Singapura, l'île avant les Britanniques
Bien avant 1819, Singapour s'appelait Temasek : un port malais actif au XIVe siècle, mentionné par des sources chinoises et javanaises et confirmé par les fouilles archéologiques de Fort Canning. Les Annales malaises racontent que le prince Sang Nila Utama y fonda « Singapura », la ville du lion. Le port déclina vers 1400, et l'île n'abritait plus qu'une petite population lorsque Raffles y arriva.
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Temasek dans les sources écrites
Le nom Temasek, probablement dérivé du malais tasek (lac, étendue d'eau), apparaît sous plusieurs formes. Le témoignage le plus précis est celui du marchand chinois Wang Dayuan, qui parcourt les mers du Sud dans les années 1330 et publie vers 1349 le Daoyi zhilüe (« Description sommaire des barbares des îles »). Il y décrit Danmaxi, établissement dont les habitants vivent sur une colline et dans un détroit fréquenté par des pirates, et Longyamen (« la porte des dents du dragon »), passage rocheux généralement identifié au détroit entre Singapour et Sentosa, ou à proximité de l'actuel Keppel Harbour.
Wang Dayuan distingue deux communautés : celle de Banzu, sur une colline (rapprochée de Fort Canning), où vivent des Chinois aux côtés des habitants locaux, et celle du détroit, réputée pour ses pillards. Il signale aussi qu'une attaque siamoise fut repoussée quelques années avant son passage, signe que le port avait une valeur stratégique.
En 1365, le poème javanais Nagarakretagama, composé à la cour de Majapahit, cite Tumasik parmi les territoires vassaux de l'empire. Ces mentions confirment l'insertion de Temasek dans les réseaux commerciaux régionaux, entre la Chine, Java et le monde indien.
La légende de Sang Nila Utama
Les Sejarah Melayu, chronique de cour rédigée à Malacca puis remaniée au XVIIe siècle, offrent le récit fondateur. Sang Nila Utama, prince de Palembang (Sumatra) qui se réclamait d'Alexandre le Grand, chasse sur l'île de Bintan lorsqu'il aperçoit, de l'autre côté de la mer, une plage de sable blanc. Pendant la traversée, une tempête menace son navire ; elle ne se calme que lorsqu'il jette sa couronne à la mer. Débarqué à Temasek, il voit un animal à la tête noire, au poitrail blanc et au corps rouge, qu'on lui dit être un lion. Il nomme alors la ville Singapura, du sanskrit simha (lion) et pura (ville).
Aucun lion n'a jamais vécu dans la région ; les historiens y voient soit un tigre, soit une construction symbolique inspirée de la royauté indianisée. Le récit a pourtant laissé une trace durable : le lion figure sur les symboles nationaux et inspire, de façon très moderne, la statue du Merlion, créée en 1964 pour l'office du tourisme.
Selon la même chronique, cinq rois se succèdent à Singapura. Le dernier, appelé Iskandar Shah dans les Annales et généralement identifié au Parameswara des sources portugaises, est chassé vers la fin du XIVe siècle, après une attaque attribuée selon les versions à Majapahit ou au Siam. Il fonde ensuite Malacca, qui devient au XVe siècle le grand port du détroit.
À voir : la Singapore Stone, fragment d'un grand rocher de grès gravé d'une inscription encore indéchiffrée, qui se dressait à l'embouchure de la rivière avant d'être dynamité par les Britanniques en 1843, est exposée au National Museum of Singapore. Les Annales malaises associent ce rocher à l'homme fort légendaire Badang.
Ce que révèle l'archéologie
Pendant longtemps, le récit colonial a présenté l'île de 1819 comme un « village de pêcheurs » sans passé. Les fouilles ont renversé cette vision. À partir de 1984, l'archéologue américain John Miksic mène des campagnes sur Fort Canning Hill, que les Malais appelaient Bukit Larangan, la « colline interdite », réputée abriter les tombes des anciens rois.
Les découvertes sont nombreuses : tessons de porcelaine chinoise de la dynastie Yuan, dont des fragments de céladon et de porcelaine bleu et blanc rares, perles de verre, pièces de monnaie chinoises, restes d'ateliers de travail du verre et du métal. Des bijoux en or de style javanais, mis au jour sur la colline dès 1928 lors de travaux, sont aujourd'hui conservés au musée national. D'autres fouilles, à Parliament House, à l'Empress Place et sur les rives de la Singapore River, ont livré des centaines de milliers de fragments datés majoritairement du XIVe siècle.
Ces vestiges dessinent un établissement de plusieurs milliers d'habitants, organisé entre la colline royale, les quartiers d'artisans et les quais sur la rivière, entouré au nord d'un rempart de terre dont les premiers colons britanniques ont encore vu les restes. Ce rempart, appelé « Old Lines » par les Britanniques, longeait à peu près l'actuelle Stamford Road.
Du déclin à 1819
Après la fuite de Parameswara, Singapura perd sa fonction de port principal. L'île passe dans l'orbite de Malacca, puis du sultanat de Johor après la prise de Malacca par les Portugais en 1511. Un poste dirigé par un shahbandar (maître du port) subsiste à l'embouchure de la rivière ; en 1613, les Portugais l'incendient lors d'une expédition contre Johor. Les sources signalent ensuite surtout les Orang Laut, populations maritimes, qui naviguent dans les îles du détroit.
Au début du XIXe siècle, l'île compte environ un millier d'habitants, Malais, Orang Laut et quelques Chinois cultivant le gambier, sous l'autorité du Temenggong, représentant du sultanat de Johor-Riau. C'est avec lui que Raffles négocie en 1819, comme l'explique notre page sur l'arrivée de Raffles.
Le passé précolonial dans la mémoire nationale
Longtemps marginal dans les manuels, Temasek a pris de l'importance. Le bicentenaire de 2019 a mis en avant l'idée d'une histoire de 700 ans plutôt que de 200, et le fonds souverain de l'État a pris le nom de Temasek Holdings dès 1974. Sur Fort Canning, le Keramat Iskandar Shah, sanctuaire présenté comme la tombe du dernier roi de Singapura, reste un lieu de dévotion, même si son authenticité n'est pas établie. Le jardin d'épices et les terrasses de la colline évoquent également le jardin botanique expérimental créé par Raffles en 1822, qui fait le lien avec la période suivante, racontée sur la page Singapour colonie britannique.
Questions fréquentes
Que signifie Temasek ?
Le mot est généralement rattaché au malais tasek, « lac » ou « mer », et traduit par « ville de la mer ». Le nom Singapura, « ville du lion » en sanskrit, s'est imposé plus tard.
Sang Nila Utama a-t-il existé ?
Rien ne permet de l'affirmer. Il n'est connu que par les Annales malaises, une chronique de cour mêlant histoire et légende. Les historiens considèrent en revanche comme établie l'existence d'un royaume à Temasek au XIVe siècle.
Où voir les vestiges de Temasek ?
Au National Museum of Singapore (bijoux en or, céramiques, Singapore Stone) et sur la colline de Fort Canning, où un sentier signale les zones de fouilles et le Keramat Iskandar Shah.
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