Singapour, colonie britannique (1826-1942)
De 1826 à 1942, Singapour est une colonie britannique : d'abord membre des Établissements des détroits (Straits Settlements) avec Penang et Malacca, sous l'autorité de la Compagnie des Indes orientales, puis colonie de la Couronne à partir du 1er avril 1867. Port franc ouvert aux marchands de toute l'Asie, elle devient grâce à l'immigration massive, au canal de Suez et au commerce du caoutchouc et de l'étain l'un des premiers ports du monde.
Sur cette page
Des Établissements des détroits à la colonie de la Couronne
En 1826, la Compagnie britannique des Indes orientales regroupe ses trois comptoirs de la péninsule malaise, Penang, Malacca et Singapour, en une présidence unique : les Straits Settlements. Le siège passe de Penang à Singapour en 1832, signe de la croissance rapide du nouveau port. L'administration relève alors de Calcutta, qui considère ces territoires comme secondaires et y envoie des forçats indiens comme main-d'œuvre pour les travaux publics : routes, canaux, églises et bâtiments officiels comme la cathédrale Saint-André.
Les marchands européens de Singapour, irrités par le désintérêt de l'Inde et par des projets de taxes, réclament un rattachement direct à Londres. Ils obtiennent gain de cause après la dissolution de la Compagnie : le 1er avril 1867, les Établissements deviennent une colonie de la Couronne, dirigée par un gouverneur assisté de conseils exécutif et législatif nommés. Ce statut durera jusqu'en 1946.
Un port franc au centre du commerce asiatique
Le principe fondateur posé par Raffles, l'absence de droits de douane, reste la règle. Singapour sert d'entrepôt : les marchandises de l'archipel (poivre, gambier, rotin, produits de la mer) y sont échangées contre les textiles indiens et britanniques, l'opium et les produits chinois. Trois transformations accélèrent l'essor :
- La vapeur et le canal de Suez (1869) : la route par la mer Rouge rend le détroit de Malacca incontournable ; Singapour devient escale de charbonnage. Les docks de Tanjong Pagar ouvrent en 1864.
- L'étain : à partir des années 1870, l'extension de la domination britannique sur les États malais fait de Singapour le port d'exportation et de fonderie de l'étain de la péninsule.
- Le caoutchouc : introduit par le Jardin botanique, dont le directeur Henry Ridley met au point dans les années 1890 une méthode de saignée efficace, l'hévéa couvre bientôt la Malaisie. Au début du XXe siècle, Singapour devient la grande place du caoutchouc ; voir notre page sur le Jardin botanique.
Les recettes de la colonie reposent en grande partie sur la ferme de l'opium, monopole vendu aux enchères à des syndicats chinois, qui finance l'administration pendant des décennies.
Une société d'immigrants
La croissance démographique vient presque exclusivement de l'immigration. Les Chinois, Hokkien, Teochew, Cantonais, Hakka et Hainanais, arrivent par centaines de milliers, souvent comme coolies endettés auprès de recruteurs. Ils s'organisent en associations de clan, de dialecte et en sociétés secrètes, dont les rivalités dégénèrent parfois en émeutes, comme en 1854. En 1877, les autorités créent le Chinese Protectorate, dirigé par William Pickering, pour encadrer l'immigration et lutter contre les abus.
Les Indiens, majoritairement tamouls, viennent comme soldats, commerçants, employés ou ouvriers ; les Malais et les migrants de l'archipel (Javanais, Bugis, Boyanais) forment une autre composante, à côté des Arabes, des Arméniens, des Juifs et des Européens. Une communauté métisse ancienne, les Peranakan ou Chinois des détroits, joue un rôle d'intermédiaire grâce à sa maîtrise de l'anglais et du malais.
La population est très masculine jusqu'au début du XXe siècle et vit dans des conditions difficiles : surpeuplement des shophouses, tuberculose, recours aux fumeries d'opium. Les recensements mesurent l'ampleur du phénomène : environ 10 700 habitants en 1824, plus de 80 000 vers 1860, plus de 550 000 en 1931, dont trois quarts de Chinois.
La ville coloniale
Le plan de 1822 fixe la séparation des quartiers par communautés, visible encore à Chinatown, Kampong Glam ou Little India, cette dernière s'étant développée le long de Serangoon Road au XIXe siècle. Le centre administratif se couvre de bâtiments néoclassiques : Empress Place, Victoria Theatre and Concert Hall, l'ancienne Cour suprême et l'hôtel de ville (aujourd'hui National Gallery), le Fullerton Building, achevé en 1928. Le Raffles Hotel, ouvert en 1887 par les frères Sarkies, devient le symbole du Singapour colonial.
L'éducation reste limitée et ségréguée par langue : écoles anglaises, écoles chinoises financées par la communauté, écoles malaises et tamoules. Le Raffles Institution est fondé en 1823, le collège de médecine en 1905, le Raffles College en 1928 : leur fusion donnera en 1949 l'Université de Malaya, ancêtre de l'actuelle NUS.
Vers la guerre
Après la Première Guerre mondiale, Londres décide de faire de Singapour la clé de sa défense en Extrême-Orient. La base navale de Sembawang, au nord de l'île, est inaugurée en 1938, avec la plus grande cale sèche du monde à l'époque, et l'île se dote de batteries côtières. Cette stratégie suppose l'envoi rapide d'une flotte depuis l'Europe en cas de crise, ce qui se révélera impossible en 1941. Entre-temps, la crise de 1929 frappe durement l'économie du caoutchouc et de l'étain, et la colonie limite l'immigration masculine chinoise par l'Aliens Ordinance de 1933.
La suite est racontée dans notre page sur la chute de Singapour en 1942.
Questions fréquentes
Combien de temps Singapour a-t-elle été britannique ?
De 1819 à 1963, soit environ 144 ans, interrompus par l'occupation japonaise de 1942 à 1945. L'autonomie interne date de 1959.
Que sont les Établissements des détroits ?
La colonie formée en 1826 par Penang, Malacca et Singapour (avec plus tard Labuan et les Dindings). Elle est dissoute le 1er avril 1946.
Pourquoi tant de Chinois à Singapour ?
Parce que la colonie a attiré au XIXe et au début du XXe siècle une immigration massive de Chine du Sud, fuyant la pauvreté et les troubles et attirée par le travail dans le port, les plantations et les mines de la région.
Carte
Carte interactive : chargement…