Du tiers-monde au premier monde : Singapour de 1965 à 1990
Entre l'indépendance de 1965 et le départ de Lee Kuan Yew en 1990, Singapour passe d'un port en crise, frappé par le chômage, à une économie industrielle et financière moderne. Le PIB par habitant, d'environ 500 dollars américains en 1965, dépasse 12 000 dollars en 1990. Les leviers : les investissements étrangers, le logement public du HDB, l'épargne forcée du CPF, la reconversion des bases britanniques et des infrastructures comme le port à conteneurs, l'aéroport de Changi (1981) et le MRT (1987).
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Le pari de l'industrialisation
À l'indépendance, le commerce d'entrepôt ne suffit plus à faire vivre une population jeune en forte croissance, et le marché commun malaisien a disparu. Le gouvernement s'appuie sur l'Economic Development Board (EDB), créé en 1961 sur les recommandations d'une mission de l'ONU dirigée par l'économiste néerlandais Albert Winsemius, qui restera conseiller du pays pendant plus de vingt ans.
Le choix est radical pour l'époque : au lieu de protéger une industrie nationale, Singapour attire les multinationales avec des exonérations fiscales, des terrains viabilisés, une main-d'œuvre anglophone et des syndicats encadrés. Le domaine industriel de Jurong, aménagé sur des marais à l'ouest de l'île et confié en 1968 à la JTC, accueille raffineries, chantiers navals et usines. Texas Instruments et Hewlett-Packard installent des usines d'électronique à la fin des années 1960 et au début des années 1970 ; les grands groupes pétroliers font de Singapour l'un des premiers centres de raffinage d'Asie. Au début des années 1970, le pays atteint le plein emploi.
En 1979, le gouvernement lance une « seconde révolution industrielle » : hausse forcée des salaires pour pousser les entreprises vers des activités à plus forte valeur ajoutée, formation technique et informatique. La récession de 1985, la première depuis l'indépendance, conduit à baisser les charges des entreprises et les cotisations patronales au CPF, puis la croissance repart. Notre page sur l'économie de Singapour présente la situation actuelle.
Le choc du retrait britannique
En janvier 1968, le gouvernement travailliste britannique annonce le retrait de ses forces à l'est de Suez. Les bases représentaient une part importante de l'emploi et de l'activité. Singapour obtient un étalement du calendrier et une aide financière, convertit la base navale de Sembawang en chantier de réparation civil, et récupère terrains et installations, dont ceux de Changi. Le retrait est effectif pour l'essentiel en 1971 ; une force réduite du Commonwealth reste quelques années, et l'accord de défense des cinq puissances (avec le Royaume-Uni, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et la Malaisie) est signé la même année.
Parallèlement, le pays bâtit ses forces armées à partir de 1967 grâce au service national, avec l'aide discrète de conseillers israéliens (voir armée et service national).
Loger tout le monde
Le Housing and Development Board, créé en 1960, construit à un rythme sans précédent des immeubles de logements sociaux pour vider les bidonvilles et les kampongs. En 1964, le programme d'accession à la propriété permet aux familles d'acheter leur appartement sur bail de 99 ans ; à partir de 1968, elles peuvent utiliser leur épargne du Central Provident Fund (CPF), fonds de retraite alimenté par des cotisations obligatoires. Des villes nouvelles comme Queenstown, Toa Payoh ou Ang Mo Kio sortent de terre. Au milieu des années 1980, une large majorité de la population vit en HDB, et la plupart en sont propriétaires. Ce programme est aussi un outil politique : il ancre chaque famille dans la réussite du pays.
Les infrastructures d'un hub
| Année | Réalisation |
|---|---|
| 1967 | Lancement de la politique de « cité-jardin » : plantation massive d'arbres |
| 1968 | Création du marché de l'Asian Dollar, base de la place financière |
| 1971 | Création de la Monetary Authority of Singapore |
| 1972 | Premier terminal à conteneurs à Tanjong Pagar ; naissance de Singapore Airlines |
| 1977-1987 | Dépollution de la Singapore River et de la Kallang Basin |
| 1981 | Ouverture de l'aéroport de Changi, sur des terrains en partie gagnés sur la mer |
| 1987 | Première section du MRT, entre Yio Chu Kang et Toa Payoh |
Le port profite de la conteneurisation pour devenir l'un des plus actifs du monde (voir le port de Singapour). Le choix de construire un métro lourd, débattu pendant des années au profit d'un réseau de bus, est tranché en 1982 ; l'histoire du réseau est racontée sur la page MRT. L'aéroport de Changi, qui remplace celui de Paya Lebar, devient rapidement un modèle mondial.
Une société transformée
La modernisation ne se limite pas à l'économie. L'anglais devient en 1987 la première langue d'enseignement de toutes les écoles, avec une langue maternelle en seconde langue ; l'université de Singapour et l'université Nanyang, de langue chinoise, fusionnent en 1980 pour former la NUS. La campagne Speak Mandarin, à partir de 1979, pousse les Chinois à abandonner les dialectes. Les campagnes civiques se multiplient : propreté, courtoisie, lutte contre les crachats, contrôle des naissances.
Cette réussite s'accompagne d'un encadrement politique strict : opposition marginale, presse sous licence, syndicats intégrés au mouvement du NTUC allié au PAP. En 1981, l'élection partielle d'Anson voit pourtant le premier député d'opposition depuis l'indépendance, J. B. Jeyaretnam. En 1990, Lee Kuan Yew transmet le pouvoir à Goh Chok Tong : la suite est racontée sur la page Singapour de 1990 à aujourd'hui.
Questions fréquentes
Pourquoi parle-t-on de « tiers-monde au premier monde » ?
C'est le titre du second volume des mémoires de Lee Kuan Yew, From Third World to First (2000), qui raconte le développement de Singapour de 1965 à 2000.
Qui était Albert Winsemius ?
Un économiste néerlandais qui dirigea une mission de l'ONU à Singapour en 1960-1961 et conseilla le gouvernement sur sa stratégie économique jusqu'au milieu des années 1980.
Quand le métro de Singapour a-t-il ouvert ?
Le 7 novembre 1987, avec un premier tronçon de cinq stations entre Yio Chu Kang et Toa Payoh.