Le cinéma singapourien, des studios malais à Cannes
Le cinéma singapourien est jeune mais reconnu : après un âge d'or des films en malais dans les années 1950 et un long sommeil, il renaît dans les années 1990 avec Eric Khoo, puis s'impose dans les festivals avec Anthony Chen, Caméra d'or à Cannes en 2013 pour Ilo Ilo. Entre comédies populaires de Jack Neo et films d'auteur primés à Locarno ou à Venise, voici l'histoire, les noms et les films à connaître.
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L'âge d'or du cinéma malais (1947-1970)
Après la guerre, Singapour devient le centre du cinéma en langue malaise. Les frères Shaw, venus de Shanghai, fondent les studios Malay Film Productions sur Jalan Ampas, tandis que le groupe Cathay crée Cathay-Keris à East Coast Road. Ces studios produisent des centaines de films, mélodrames, comédies et légendes, avec des réalisateurs souvent venus d'Inde.
La star absolue de l'époque est P. Ramlee (1929-1973), acteur, réalisateur, compositeur et chanteur, auteur de films restés cultes dans tout le monde malais, comme Penarek Becha (1955) ou la série comique des Bujang Lapok (à partir de 1957). L'indépendance de 1965, la concurrence de la télévision et le départ de P. Ramlee pour Kuala Lumpur précipitent le déclin : à la fin des années 1960, les studios ferment et la production locale s'éteint pour vingt-cinq ans.
Le renouveau des années 1990
La production reprend dans les années 1990, avec la création de nouvelles sociétés et, en 1998, de la Singapore Film Commission. Deux figures dominent cette renaissance.
Eric Khoo, l'auteur
Eric Khoo (né en 1965) montre un Singapour jusque-là invisible à l'écran : solitude, marginaux, cités HDB. Mee Pok Man (1995) est considéré comme l'acte de naissance du nouveau cinéma singapourien ; 12 Storeys (1997), chronique d'un immeuble HDB, est le premier film singapourien sélectionné à Cannes (Un certain regard). Suivent Be With Me (2005), My Magic (2008), en compétition à Cannes, le film d'animation Tatsumi (2011) et La Saveur des ramen (Ramen Teh, 2018), coproduction avec le Japon et la France.
Jack Neo, le populaire
Jack Neo, comique de télévision passé à la réalisation, signe les plus gros succès du box-office local avec des comédies en mandarin, hokkien et Singlish qui épinglent la société : Money No Enough (1998, scénario et interprétation), I Not Stupid (2002), satire du système scolaire, et la série Ah Boys to Men (à partir de 2012), sur le service national.
La nouvelle génération des festivals
- Royston Tan : 15 (2003), sur des adolescents en marge, puis 881 (2007), comédie musicale colorée sur l'univers du getai, ces spectacles de rue du mois des fantômes.
- Anthony Chen : Ilo Ilo (2013), chronique d'une famille et de sa domestique philippine pendant la crise de 1997, Caméra d'or à Cannes ; puis Wet Season (2019) et, en Chine, The Breaking Ice (2023), sélectionné à Un certain regard.
- Boo Junfeng : Sandcastle (2010), puis Apprentice (2016), sur un gardien de prison apprenti bourreau, présenté à Cannes (Un certain regard).
- K. Rajagopal : A Yellow Bird (2016), sélectionné à la Semaine de la critique à Cannes, sur un ex-détenu indien.
- Kirsten Tan : Pop Aye (2017), road-movie en Thaïlande avec un éléphant, primé au festival de Sundance.
- Yeo Siew Hua : A Land Imagined (2018), polar sur les ouvriers migrants des chantiers de poldérisation, Léopard d'or à Locarno ; puis Stranger Eyes (2024), en compétition à Venise.
- He Shuming : Ajoomma (2022), comédie dramatique tournée en Corée du Sud.
Le documentaire et la censure
Le documentaire est un genre actif, porté notamment par Tan Pin Pin (Singapore GaGa, 2005 ; To Singapore, with Love, 2013). Ce dernier, consacré à des exilés politiques singapouriens, a été classé « Not Allowed for All Ratings » par l'autorité des médias (IMDA) et ne peut être projeté publiquement à Singapour, une décision qui a suscité un large débat. Les films sont soumis à un système de classification (G, PG, PG13, NC16, M18, R21) ; certaines œuvres sont coupées ou interdites.
Singapour vue par Hollywood
La ville sert aussi de décor à des productions étrangères. Saint Jack (1979), de Peter Bogdanovich, d'après le roman de Paul Theroux, fut tourné sur place puis longtemps interdit à Singapour. Crazy Rich Asians (2018), de Jon M. Chu, adapté du roman de Kevin Kwan, a fait connaître au monde entier Marina Bay Sands, les hawker centres et les Supertrees de Gardens by the Bay. Le roman est présenté dans notre page sur la littérature singapourienne.
Notre sélection de films à voir
| Film | Réalisateur | Année | Pourquoi le voir |
|---|---|---|---|
| Bujang Lapok | P. Ramlee | 1957 | La comédie culte de l'âge d'or malais |
| 12 Storeys | Eric Khoo | 1997 | La vie dans un immeuble HDB |
| I Not Stupid | Jack Neo | 2002 | La pression scolaire, en comédie |
| 881 | Royston Tan | 2007 | Le getai en couleurs et en chansons |
| Ilo Ilo | Anthony Chen | 2013 | Le chef-d'œuvre intime, Caméra d'or |
| Apprentice | Boo Junfeng | 2016 | La peine de mort, sujet rarement abordé |
| A Land Imagined | Yeo Siew Hua | 2018 | Le Singapour des migrants et des chantiers |
Conseil : le Singapore International Film Festival (SGIFF), créé en 1987, se tient en fin d'année et présente la meilleure production d'Asie du Sud-Est. Toute l'année, des cinémas indépendants, la National Gallery et l'Asian Film Archive programment des films singapouriens. Pour les autres sorties culturelles, voir théâtre et concerts.
Questions fréquentes
Quel est le film singapourien le plus célèbre ?
Ilo Ilo d'Anthony Chen (2013), premier film singapourien récompensé à Cannes avec la Caméra d'or, est le plus reconnu à l'international.
Crazy Rich Asians est-il un film singapourien ?
Non, c'est une production américaine réalisée par Jon M. Chu, mais elle se déroule et a été en partie tournée à Singapour, d'après le roman du Singapourien Kevin Kwan.
Où voir des films singapouriens sous-titrés ?
La plupart sont sous-titrés en anglais. Certains, comme Ilo Ilo ou La Saveur des ramen, sont sortis en salles en France et sont disponibles en vidéo ou en streaming.
Qui est P. Ramlee ?
L'acteur, réalisateur et chanteur le plus célèbre du cinéma malais des années 1950-1960, qui fit une grande partie de sa carrière dans les studios de Singapour.